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TT 2016 ....la plume Morgan Govignon

Publié le par STEVEN

La rage

A Gentleman is man who can play the bagpipe, but he doesn’t. Traduisez, un Gentleman, c’est quelqu’un qui sait jouer de la cornemuse, mais qui n’en joue pas.

Mais avant d’essayer d’être un gentleman qui pourrait faire saigner bien des oreilles en soufflant dans son biniou, mais qui se retiendra parce qu’il est, ou essaye d’être gentleman, revenons à l’essentiel : le Tourist Trophy, l’amour, et la trouille au cul.

J’aurais pu vivre très heureux toute ma vie en roulant au Manx Grand Prix. C’est le même tracé que le TT, les mêmes sensations, le niveau est moins élevé ce qui permet d’avoir une pression moindre et de profiter plus largement du circuit, de la course, et des potes, même si ça reste un truc gigantesque. Oui, mais voilà. A l’origine, j’étais parti pour refaire un Manx Grand Prix, avec mon pote le chat Pautet, avant que celui-ci ne décide de prendre une année sabbatique pour retaper je ne sais quelle bicoque dans je ne sais quel bled, mais sûrement une mauvaise idée... Donc plus mon pote avec moi. Donc, je me suis dit que des potes, j’en avais deux qui roulaient au TT cette année et qu’après tout, ce serait peut être le moment… Parce que depuis toujours, c’est cette course là que je voulais faire. Il n y a que le nom qui change, la liste des engagés et le chrono à sortir pour pouvoir être qualifié… Faut quand même être con… Mais je pense avoir déjà largement prouvé mes compétences dans ce domaine.

Bref, j’achète une moto fin d’année, je la prépare gentiment pendant l’hiver, prends le moteur dans les dents au mois de mars, début d’une série de démontage-remontage mangeur de temps et de réflexion nocturne sommeillivore… Entre temps, on m’invite généreusement à me joindre au team Optimark pour faire la saison avec eux, j'accepte derechef, copain dans le team oblige, team manager sympa à la clé, moto avec plein de pièces dessus, tout ça tout ça. Mon arrivée étant tardive dans l’équipe, tout n’est pas tout à fait réglé, ce qui est plutôt normal. On s’arrange on se débrouille, je démarre la saison avec ma Kawa, avant que la 600 CBR, rebaptisée Désirée, arrive dans mon garage fin avril. Pile poil le temps de lui changer ses petits ressorts de soupapes, de la vêtir de sa robe rouge, grise et noire,et de faire une séance d’essai histoire de faire connaissance. Et comme on est déjà demain, c’est l’heure, grimpe dans le bateau mon enfant, et file rejoindre ton Aimée. ‘Peccable…

Jeudi soir, l’équipe est au complet. Stéphane, Ludo, Jessy, mes femmes, et Désirée. On se joint au team Optimark, aux potes, aux pilotes, au valeureux bénévoles, et vas y Bibi passe moi le sel. Vendredi, je laisse mes mécanos se pencher sur la meule, faire les derniers ajustements, Stéph fronce un peu les sourcils mais tout le monde à confiance.

De mon coté, c’est un peu plus compliqué… Je n’ai pas de pression de la part de mon team, ni de faire résultat. Ma place, je la connais : mes résultats du Manx Grand Prix (23ème en Senior, merde, quand même) me placeraient simplement tout en bas du tableau ici… Mais encore faut il se qualifier… car sur l’ile de Man, tout à changé. Il y a quelques années encore, les organisateurs écumaient les circuits européens pour proposer des primes aux pilotes afin de remplir leur grille de départ. Aujourd’hui, le TT connait un tel succès qu’il y a plus de demandes que de place disponibles. Les orgas ont donc généreusement accepté 95 pilotes en Supersport, sachant qu’il n y en aura que 78 qualifiés pour les courses. Donc, il faudra être dans les 78 premiers au qualifs. Oui, mais… Oui, mais les numéros que nous portons sur nos motos sont issus d’un classement reprenant nos meilleurs résultats des années précédentes, et Désirée porte le numéro 90. Donc, 89 mecs ont déjà roulé plus vite que moi ici. Et je n’ai pas envie de regarder les courses en spectateur. Je sais aussi que si je ne suis pas qualif, il n y a que peu de chance que je sois à nouveau accepté l’année prochaine, et que mon rêve pourrait bien s’envoler à tout jamais. J’ai donc ma chance, elle est peut être unique, et je veux la saisir.

Alors, quand samedi soir je m’apprête à descendre Bray Hill avec Désirée pour la première fois, je me sens bizarre. A la fois rempli de bonheur à l’idée de retrouver mon île, ma route, mes sauts et mes arbres, et en même temps enfermé dans la solitude de ceux qui ont leur destin entre leurs mains et qui doivent en faire quelques choses dans les minutes qui viennent. Alors on part. Déterminés.

Bray Hill, Ago’s leap, wheeling. J’ai fait 1 kilomètre et je souris. Quarter Bridge, je fais chauffer le flanc droit, Braddan Bridge, le flanc gauche. Et feu. J’envoie la purée direction Union Mills, tape les freins avant le droit, enquille le premier gauche, celui avec la bosse juste à la sortie, et me prends un guidonnage de folie. Merde ! Je calme le jeu, poursuit ma route me disant qu’il y a un problème, puis me ravise, pensant que bon, peut être ai-je oublié à quel point les motos bougeaient ici. J’essaie de reprendre mes repères, de réhabituer mes yeux à la vitesse. Ça défile quand même, entre les arbres et les trottoirs ! Désirée me fait encore quelques coups vicieux, mais j’imagine que comme nous ne nous connaissons pas bien, je ne sais pas encore dompter ma belle. Au passage, la démultiplication ne va pas du tout, je paume une lentille de contact (promis, je me fais opérer des yeux en fin d’année…) et rempile pour un deuxième tour. Un peu plus vite, un peu mieux malgré quelques zones de flous, et toujours ces mouvements bizarres… La séance de ce soir durant exceptionnellement deux heures et la moto étant limite en panne sèche à Governor’s Bridge, je rentre au stand faire le point et le plein avec mon équipe sur cette Désirée, bien plus nerveuse que moi. On ajuste les réglages, et au moment de repartir, je sens un claquement au niveau de la fourche. J’essaie, et à nouveau ce clac-clac… Nous prenons la décision de tout arrêter. Il y a un putain de lutin qui joue du marteau dans la fourche…

On rentre à la tente. J’ai les boules. Je ne peux plus rouler, alors que j’en ai plus que besoin. Stéph et Ludo sortent leurs outils et partent chasser le lutin. Et on le trouve, aidé par les mécanos de chez Ohlïns… En fait, la fourche a été envoyée cet hiver chez un prestataire extérieur pour une réfection complète. Et ce prestataire, dont je tairais le nom parce que je sais jouer de la cornemuse, c’est simplement trompé en remontant les bagues de friction de la fourche. Elles sont juste un millimètre au diamètre plus petites que ce qu’elles devraient, elles sont juste pas du bon modèle, j’avais juste le tube de fourche qui se baladait pépère sur la partie haute du fourreau, un jeu de malade (non détecté avant, car un autre problème levé plus tôt dans la journée venait le masquer) sur un élément si peu important, lancé si peu vite sur une route si largement sécurisée, c’est si peu grave ! Et je me retiens.

Bref, j’ai pas pu écrire hier soir parce que j’avais les boules, la rage, la haine d’avoir si mal démarré ces essais, de sentir le truc m’échapper, me glisser des mains. J’accepte de ne pas être qualifié si 78 mecs sont plus rapides que moi, c’est le jeu. J’accepte d’être dernier si telle est ma place, parce que c’est la règle, et je ne prétends pas à mieux. Mais, putain de bordel de merde, je n’accepte pas, et je n’accepterais jamais qu’un malandrin, un trou de balle (oui, j’ai ma cornemuse sous le bras) à la cervelle spongieuse vienne me pourrir la vie et accessoirement me la faire risquer par son incompétence. Je veux réussir, mais il est tout à fait possible que j’échoue, et ça, je ne l’accepterais que si je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.

Ok, je pose ma cornemuse.

Nous avons trouvé les solutions ce matin, grâce à la générosité de Clive Padgett, boss du team éponyme, et d’une gentillesse incroyable. C’est lui qui nous a fourni les bagues du bon diamètre. C’est avec lui que j’ai rendez vous à 10 heures demain matin pour récupérer un réservoir grande contenance. J’en ai évidemment demandé un pour Xavier qui connait également le même problème de consommation. Il va voir, il sait qu’il en a bien un autre sur l’ile de Man sur la moto d’un de ces amis, mais… Mais celui-ci s’est tué hier à Castletown sur la course Pre-TT Classic, et il ne se sent pas d’aller tout de suite chez sa veuve récupérer la pièce… Tu m’étonnes… Une phrase comme ça, ça te remet à ta place tout de suite… J’étais avec mon frère à ce moment là, on s’est regardé tout les deux, hébétés. Et il nous a serré la louche, sourire en prime, nous donnant rendez-vous demain, comme si tout allait bien.

En fait, on a vraiment des problèmes de nain…

J’avais fini d’écrire, j’étais en train de relire, prêt à envoyer. Et j’ai compris. L’ami de Clive Padgett, celui qui vit sur l’ile de Man, celui qui a une 600 CBR avec un gros réservoir, celui qui s’est tué hier… C’est Dean Martin. Son nom ne vous dira rien. Pourtant, si vous me suivez vous le connaissez. J’ai écris, dans mon tout premier article dans la presse papier paru ce mercredi, un vécu sur la Spring Cup à Scarborough. Dedans, entre les cylindres du flat et les jonquilles, il y a cette phrase pour illustrer la sympathie des gens là-bas : « Impossible qu’après une heure de discussion avec un type que t’as jamais vu, celui-ci t’invite à dormir chez lui, sur l’ile de Man, si le temps venait à se gâter lors du prochain Tourist Trophy… ». Ce type, celui-là même de cette phrase, c’était Dean Martin, rencontré par hasard dans la boue et en cuir, tout de suite sur la même longueur d’onde. Il est parti hier sur son île. Il ne fera plus jamais de moto. J’irais jamais dormir chez lui. Adieu mon ami.

Les Tontons

Assez souvent, je croise des gens qui me disent qu’il ne faut pas avoir de cerveau pour rouler sur l’ile Man. C’est précisément l’inverse. Pendant deux semaines, ma tête est en ébullition. Sur la moto d’une part, où les yeux envoient des infos insensées au cerveau, et en dehors, toute la journée, à chaque minute. Il y a toujours à faire pour trouver le bon réglage, pour apprendre et travailler encore ce putain de circuit. Pour m’aider à tout comprendre, heureusement, j’ai mes Tontons.

La séance de lundi a été positive. La moto n’est plus vicieuse, le réservoir tient deux tours, et j’ai pu retrouver un peu de confiance. La tête libérée par les questions mécaniques, j’ai suis allé voir Tonton Fabrice, alias le Mig. On s’entend bien tous les deux, et même si nos vies sont très différentes, on partage le même amour de la course sur route, ce qui permet de se comprendre. On est parti tous les deux au petit matin en camionnette, pour faire un tour du circuit. Mig roule ici depuis des années, et il connait les 60 kilomètres et 264 virages comme le fond de sa poche, qu’il a souvent vide d’ailleurs, ce qui ne l’empêche pas d’être généreux. Il m’a montré des choses, mais pas spécialement de repères. Il roule ici au feeling avec deux objectifs : préparer les sorties de virages et faire de belles trajectoires. En fait, il m’a plus donné la philosophie de l’ile qu’autre chose, mais c’est hyper important. J’ai compris que j’étais loin d’être efficace malgré le cœur que je mettais à l’ouvrage, et je peux vous dire un truc : ça marche. Hier à 14h, sa ZX10R était à poil dans l’herbe, durite de frein et faisceau électrique posées sur la table, à coté du saucisson. Hier toujours, mais à 19h, Mig me faisait l’extérieur dans Glen Hellen avec une vitesse et une fluidité qui m’a laissé rêveur. Je l’ai pas vu longtemps, mais suffisamment pour le respecter éternellement.

De retour au paddock, j’ai retrouvé tonton Stéphane et tonton Ludo, mes mécanos. Mes incroyables mécanos, en fait. Tous les deux ont découvert Désirée vendredi dernier. Affamés de cambouis, ils se sont jetés dessus pour la mettre comme ils la voulaient, la patte par-ci, le carénage comme ça. Des amis avant d’être mes techniciens, je leur laissé le bébé avec les clés dessus, et je n’ai pas touché un seul outil depuis… Et ça, c’est quelque chose d’énorme. Je fais tout moi-même le reste de l’année, alors quand deux paires de bras ne demandent qu’à aider, tu penses que je vais me gêner ! Ce que j’aime particulièrement, en plus d’avoir le temps de me concentrer sur d’autres choses, c’est la très faible émission sonore des deux lascars. Les outils glissent d’un coté à l’autre de la moto, les vis se serrent, les regards suffisent à répondre aux questions. J’arrive dans le calme, chacun est à sa place, le travail est fait, le seul truc qui dépasse, c’est leur sérénité. J’ose même plus demander si tel truc est fait, une telle question serait une insulte à leur conscience professionnelle ! Je ne sais pas s’ils bossent aussi bien en vacances qu’au travail, mais si c’est le cas leurs patrons ont fait de sacrés affaires… Enfin, pas pour Ludo, qui a dû ouvrir son propre bouclard, la Parenthèse Moto, vu qu’il coûtait bien trop cher en nourriture…

Et puis il y a tonton Jean-Marc. Un phénomène paranormal. S’il se murmure dans les paddocks qu’il serait le seul team-manager à savoir doser parfaitement le Picon-bière, Jean-Marc à l’émerveillement d’un gosse devant sa chouette collection de petites voitures, sortie sur le tapis du salon par un dimanche après-midi tout gris. C’est un môme très fier de ses jouets, et, chose étonnante, qui les prêtes à d’autres enfants parce qu’il trouve ça plus marrant. Un môme qui a du grandir quand même quand il a fallut entreprendre, devenir patron, et qui sait aujourd’hui mélanger ces deux facettes pour donner à toute l’équipe un sentiment de plaisir, mais également de confiance, de quelqu’un sur qui compter. Que ce soit une heure de temps pour voir le circuit, des semaines de congés pour mécaniquer, une moto et toute sa panoplie, qu’on te donne avec le sourire parce qu’on croit en toi, ça n’a aucun prix.

Alors ce soir, au moment de monter sur la moto pour cette troisième séance d’essais, je me sentais bien, parce que j’étais en confiance, et qu’on me faisait confiance. Ça m’a libéré.

On est parti pour quatre tours avec Désirée. Je me suis appliqué, moins à l’attaque que la veille, plus enroulé. Essayer d’exploiter toute la largeur de la route, chopper la corde, tirer sur le guidon quand une bosse arrive, le pousser pour la faire tourner. Ce n’est qu’une 600, mais il y a des endroits où il faut vraiment s’en occuper. Entre les arbres de la section de Rhencullen à Ballaugh Bridge, la moto est un camion. Elle est lourde, incroyablement dure à balancer de gauche à droite, le guidon t’en échapperait des mains tellement tu dois forcer. Mais tu dois passer, pas le choix. Les sensations sont extraordinaires. L’ile de Man te pousse à faire des choses que tu enverrais chier d’habitude. Si ce n’était pas une course, si le but n’était pas d’aller vite, jamais ne te viendrais à l’idée de traverser le village de Kirk Mickael à fond. Tu passerais vite pour faire marrer les potes au bistrot, mais jamais tu prendrais tout le bled poignée dans le coin. Là, si. Et ça bouge, et ça se met en roue arrière, et tu transpires sous ton casque. Et t’as encore rien vu. Entre Ginger Hall et Ramsey, c’est l’enfer. Des bosses, partout, à un point que ton casque à son propre mouvement par rapport à ta tête, qui se balance déjà dans tous les sens, et que tu te demandes si t’as bien fait de rentrer si vite dans Kerrowmoar. Mais tu lâches rien, y a un chrono qui tourne, alors tu te mets tout debout sur les repose-pieds pour amortir la bosse de la maison jaune, et tu files vers Glen Traman, le K-Tree, encore des virages où les taupes doivent prendre des amphétamines pour pousser le goudron comme ça… Mais ce soir, j’avais ma tête de garçon serein, alors j’ai tiré sur mon guidon, ou poussé, sa dépend des coins, j’ai chargé l’avant comme une mule à Keppels Gate et je me suis appliqué, tout bien tout bien. C’est venu tranquillement, sans se brusquer, sans se mettre en danger. 19 minutes 54 secondes, à trois petits poils de mon record ici, 34 secondes de mieux qu’hier, plus d’une minute que samedi… C’est pourtant la même moto, le même bonhomme dessus, mais il aura fallut ces quelques jours, ces doutes et ces soucis pour que mes tontons, les uns après les autres, me redonnent confiance. Et le sourire.

Les autres

Les autres, c’est vague. Il y a les autres qu’on aime, et les autres qu’on ne supporte pas. Et il y a ma smala. Ma smala, c’est ma troupe à moi, ceux avec qui je ne pars pas. Mon frère, Jessy. Impossible de faire un déplacement sur l’ile de Man sans lui. La mécanique, c’est pourtant pas son truc, alors il fait ce qu’il peut, traduit, pousse, porte, aide. Nous vivons depuis toujours cette île ensemble, ce rêve ensemble. C’est le seul mec que je connaisse qui soit capable de rentrer sous la tente pendant que je révise une vidéo de Dunlop, et qui sache dire, sans voir l’écran, « Ah, Dunlop, 2013, 600, il arrive à Glen Hellen ». Il vit le truc autant que moi, à fond, tout le temps, et toute l’année. Les autres que j’aime, c’est aussi ma femme et ma fille, mais ça, je vous le raconterais une autre fois… Elles sont là, on est ensemble dans notre petite caravane, rien ne change quand on est sur les courses. J’aime être un papa et un amant, même si les journées sont trop courtes pour que je puisse tout faire correctement. Alors, pendant deux semaines, je choisis un peu égoïstement l’ile, parce que je sais que pour être bien dans les cinquante autres qui composent une année, je dois revenir heureux d’ici.

C’est aussi le seul moment où je prends soin de moi, où je laisse les autres prendre soin de moi. Laura, la future femme de Xavier, est osthéo. Je lui ai laissé mes jambes, mon bassin, mon thorax pour tout remettre en ligne. J’ai plus mal, je dors mieux, je vais mieux. Jamais je n’aurais pris le temps de faire ça autrement, mais ici, tout ce qui peut me faire gagner en vitesse et en sécurité, je me jette dessus comme un affamé. Il y a ceux qui t’aime, qui t’aide, ceux avec qui tu discutes en souriant dans le team et dans le paddock, et puis les autres.

Je ne supporte pas. Depuis le début de la semaine, le chrono est descendu à chaque fois, à chaque sortie. Mais j’ai toujours connu un gros problème : rouler avec les autres. C’est l’enfer. Je ne viens pas ici pour me battre contre les autres pilotes, pour les taxer. Je me fous de ma place tant que je suis sur la grille de départ lundi. Ce que j’aime, une fois le casque sur la tête, c’est être tout seul. Seul dans ma bulle, seul dans ma montagne, la route entière pour moi, sentir les herbes folles embrasser mes épaules, voir devant moi aussi loin que possible, et m’appliquer à être vite, m’appliquer à être bien. Sur les deux dernières sessions, je me suis retrouvé dans des paquets de pilotes, jusqu’à 6 à faire le petit train dans la montagne, et c’est juste horrible. Les trajectoires se croisent et se décroisent, les Newcomers en 1000 manquent de grimper sur les trottoirs, débordés par la puissance et les virages qui leurs sautent à la gueule. Tu leur reprends 50 mètres d’un coup, manque de les percuter, tu les vois prendre des risques insensés… Alors depuis deux jours, je m’arrête à la fin du premier tour, patiente un peu, me calme, et repars, seul. Bien sûr, personne ne me montre les trajectoires, mais ce n’est pas grave. Je progresse petit à petit, en fonction de ce que le tour précédent m’a appris. Chaque soir, j’enlève mon cuir dans ma camionnette. Chaque soir, quand je remets le nez dehors, le voisin écossais vient me voir et me demande si j’ai appris une seule chose ce soir. Oui. Alors Rob regarde, sourit, car pour lui, l’essai en valait le coup. J’apprends tout le temps, tous les jours, partout. Hier, j’ai descendu Cronk y Voody en arrière, j’ai arrêté de freiner à deux endroits pour mieux faire tourner ma moto. J’ai bien fait quelques petites erreurs, touché le talus du pied à Creg Ny Baa, mais mes lignes s’affinent, et je me régale maintenant sur la machine.

Nous continuons de travailler, mes tontons et moi, mais il n y a plus grand-chose à faire évoluer sur la moto. Je pense que les chronos vont stagner, et qu’il y aura à un moment un nouveau déclic, un nouveau cap à passer. Demain, dans deux ans ? Je ne suis pas pressé. L’erreur serait de forcer, d’en vouloir plus, et de tomber. Alors on a décidé de s’appliquer. Réussir à prendre toutes les cordes, passer aussi vite qu’on sait faire dans chaque virage du circuit, retenir les endroits où l’on se sent moins bien… Etape par étape, avec la lenteur de ceux qui veulent construire du solide pour se sentir mieux.

Aucun titre possible

Samedi, dernier jour d’essais, premier jour de course du Tourist Trophy. En 14 heures les yeux ouverts, j’ai l’impression d’en avoir plus vu que depuis un an.

Levé un peu plus tard que d’habitude, la journée commençait tranquillement, un peu somnambule au milieu de la pression montant autour de la course Superbike, première des huit de la semaine. J’ai laissé tout le monde tranquille, tentant de me faire oublier pour que Julien et Xavier, prêt à monter sur leurs 1000, ne voient pas le stress me gagner. Parce que je flippe pour eux. Alors on est parti, Céline, Lucie, et moi, les voir passer, du coté de Governor’s Bridge. C’est juste invivable. Les attendre, seconde après seconde, piqué dans l’herbe sans rien pouvoir faire d’autre que regarder l’heure tourner est un vrai supplice. Jusque là, nous avions pris part aux même séances d’essais, je n’avais donc que ma petite personne et mes trajectoires auxquelles penser… Là, je n’ai pas pu regarder jusqu’à la fin. On est rentré à pas pressant au paddock pour mieux s’approcher de la ligne d’arrivée, et être soulagé plus vite. Ju est rentré déçu, et fracassé physiquement. Le cou ruiné, il a forcé pour franchir la ligne d’arrivée, bouclant les 360 kilomètres de la course la plus difficile de sa vie. Xavier est tombé en panne du coté d’Union Mills, problème électrique. Mais à part leur déception immense, ils vont bien. De mon coté, j’ai commencé à chausser ma tête de con, et celle là, je sais très bien l’identifier. Je ne tiens plus en place, comme un lion en cage, marchant sans savoir pourquoi. Je suis agacé, nerveux, j’ai envie de rouler, mais je sais aussi que je n’ai pas le bon état d’esprit à cet instant même. Il faut que je me calme.

Le soleil du matin s’est caché derrière les nuages au moment du départ de la course side-car. J’arrive pas à me calmer. Je monte voir mes mécanos et leur dit que je ne suis pour l’instant pas en état de rouler, que je vais essayer, mais... Ils comprennent. Les sides partent puis reviennent, après un tour seulement. Un australien vient de se tuer après Rhencullen, beaucoup sont passés par l’accident… Les visages sont tendus, mais tous essayent de rester dans leur bulle pour repartir, d’ici une heure, sur cette même route. Pas de mots… Le ciel reste gris, l’ile au complet est en sommeil. Le temps s’arrête un instant, moteurs éteints, spectateurs aux aguets. Le silence. Puis un, deux, trois, et puis toute la meute, une meute de bassets hurlant reprennent soudain possession des lieux, crevant de leurs 4 cylindres la chape de plomb tombée sur l’ile.

Ma séance arrive juste après. J’ai refroidi ma tête, et me sens prêt à rejoindre Désirée. Par besoin de solitude, je me suis assis à un endroit quelconque, à coté d’une barrière, paisiblement chauffé par un soleil revenant. Et je les ai regardé passer, un par un. John Mac Guinness, Ian Hutchinson, Connor Cummins, tous mes héros à un mètre de moi. Et moi, j’avais oublié mon rôle d’acteur là dedans. J’étais juste ce petit gamin heureux de voir ses idoles passer prêt de lui, heureux de sentir les effluves de 130 mph, d’essence racing et de peinture de trottoir au bout de leurs sliders. J’ai souris comme un con, juste heureux d’être là, parmi eux…

Et puis, une fois tout le monde parti, j’ai passé la première et enquillé Bray Hill, tout seul, en souriant. Ma route. Mon île… J’ai essayé de réciter ma leçon, mais, sans trop comprendre pourquoi, je n’arrive à la sortir aussi bien et aussi vite depuis deux jours. J’ai toujours un plaisir fantastique, indescriptible sur la moto, mais j’essaie d’adopter un style de pilotage qui n’est pas à moi, je crois. On me dit que je suis trop agressif, qu’il faut que j’enroule, mais ça ne marche pas avec moi. Alors je me dis que Mickael Dunlop fait d’aussi beau chrono que Mc Guinness, et qu’après tout, si je suis un goret une fois selle, ben c’est pas de ma faute !

Fin du premier tour, je m’arrête pour revenir à nouveau en arrière au niveau des réglages, repars confiant et à l’attaque, arrive dans Glen Hellen sûr de mon premier partiel, et drapeau jaune. Puis drapeau rouge. Ça sent mauvais. Je pose la machine contre un mur du coté de Black Dub, et tape la causette avec les commissaires. Pas de spectateurs, juste des bois magnifiques que je n’avais jamais regardés avant, et des oiseaux insouciants qui peuvent à nouveau se faire entendre. Un marshal revient en sens inverse, ramenant dans sa roue l’ensemble des pilotes arrêtés depuis Sulby Bridge. Ça a dû être méchant, mais comme toujours, personne ne sait rien. Alors direction le paddock, j’en profite pour saluer tous les commissaires qui permettent à cette course d’exister. C’est peut-être puéril, un geste d’un top pilote leur aurait peut être plus réchauffé le cœur, mais on fait ce qu’on peut avec qui on est.

Le paddock a une sale gueule. On soupçonne, on demande à mi-mots, on espère que, mais on espère plus longtemps. Paul Shoesmith, 50 ans, s’en est allé. C’est pas la personne en elle-même qui me touche le plus profondément dans cette tragédie. Je ne le connaissais que par son nom, que par son team. Mais il me reste une image, une image vissée au fond du crâne. Celle de ce papa plus tout jeune qui courre après un mioche de même pas trois ans qui a décidé de se faire la malle sur son petit vélo dans une des descente du paddock. On s’était marré avec Céline, enceinte de 7 mois. C’était au Manx en 2014. Et putain, on lui dit quoi, à ce gamin, maintenant ?

J’ai pris une bière, et je me suis assis dans la ligne droite des stands. La route n’était pas rouverte, pas un homme, pas un bruit. Juste ces drapeaux caressés par le vent, et cette descente devant moi. Bray Hill. Comment risquer autant, comment dépenser autant de tout pour être ici ? Faudra que j y pense un jour, mais pas demain. Demain, je vais faire le Tourist Trophy.

Alors j’ai remballé mes songes et rejoint mon équipe, ma femme, ma fille, mon frère, pour respirer l’air de Douglas. Un restau, une promenade de nuit le long de la mer, et puis retour au camping. J’abandonne tout le monde pour rejoindre le noir, trouver une connexion internet et quelques photos, histoire de me remonter le moral. Il doit être une heure du matin. Et puis une voix. Celle de ma mère. Puis celle de mon père la rejoint. Imagine, tu es seul, en pleine nuit dans un paddock qui dort à 1500 bornes de chez toi, et tes parents apparaissent comme ça… Tu crois que j’hallucine ? Bien non, mes parents sont vraiment là, ils ont quitté leur Berry inondé pour rejoindre Douglas, voir leurs fils, parce qu’on est deux, parce qu’il n y a qu’eux pour faire ça… Alors, on a tiré mon frère du lit, on s’est jeté un whisky, et on leur à piqué un peu de leur bonheur, comme ça, au milieu de la nuit. Pour se rappeler pourquoi on était là, pour se rappeler l’immensité de la chose. Pour se rappeler qu’on est une smala, et que sans eux, je ne serais pas moi.

J'ai tout donné

Tu rêves d’un truc pendant vingt ans. Tu rêves qu’un jour, peut-être… Alors tu te prépares, tu calcules, tu cherches, tu répares. Et puis longtemps après, c’est juste là, devant toi. Les dernières heures, les dernières minutes, les dernières secondes. Simplement attendre. Devant ce truc énorme. Plus rien à faire d’autre. J’avais déjà fait tout ce que je pouvais. De la première minute où je suis monté sur une mobylette, je me suis préparé pour ce jour. Le travail, les vacances, les finances, les loisirs, chaque chose a été pensée pour arriver ici. Il y a bien une fois où je me suis surpris à prendre plaisir à faire une partie de pétanque, mais c’était juste une fois… Je plaisante, mais pas tant que çà. A part les potes de temps à autre, l’ile de Man et ma femme, les autres activités de ma vie ne sont que des marches pour aller chez une et garder l’autre prêt de moi. Ce qui ne m’empêche de mettre du cœur à l’ouvrage dans chacune de ces étapes.

Je voulais penser à tous ces cons croisés et qui se sont moqués, pour me motiver sur la ligne de départ, mais… Mais j’ai eu un appel, un seul ce matin. Michel Augizeau, patron du team Tecmas, celui qui m’a dit oui la première fois pour mettre un pied dans la course, en 2005. Je n’ai pas quitté ce milieu depuis, passant de stagiaire à bénévole, puis employé, avant de devoir partir et d’essayer de rouler pour moi, plutôt que de préparer les meules des autres. Il était essoufflé, au bout du fil, la santé qui part en couille à l’âge où on doit plutôt penser à la retraite, mais il m’a appelé, pour prendre des nouvelles. Et pour me dire de faire attention, parce qu’en 1983, ce sont les zones d’ombre et de soleil qui l’avaient perdu ici même. M’a fait pleurer ce con là, alors que j’avais réussi à tout garder au fond de moi jusque là. Sacré Michel… Alors j’ai oublié les cons, et j’ai pensé à ceux qui m’ont aidé, qui m’ont tendu la main. Ils sont pleins, depuis 2007 avec l’épopée Isatmot au Moto Tour, jusqu’au team Optimark aujourd’hui. Plein à croire en moi plus que moi-même. Dingue. Alors, quand le petit drapeau mannois s’abaisse sur Grandstand et que l’homme tapeur d’épaule me libère de toutes ces années d’attente, je suis prêt. Porté par tous ceux qui m’ont amené ici, de façons différentes. Je ne citerai personne pour ne pas embêter les lecteurs, vous vous reconnaitrez tous, mais quand j’ai déclenché la cellule de chronométrage, je voulais vous dire, du fond du cœur et simplement, merci.

Ce n’était pas aussi beau que dans mes rêves. J’ai pris la piste avec un pneu que je ne connaissais pas, apparemment identique –celui que j’utilise d’habitude n’est plus disponible-, mais pas très serein. Les galères de dernières minutes, juste ce qu’il faut pour arriver bien chaud en bas de Bray Hill. J’ai essayé de pousser fort, mètre après mètre, avec l’envie de voir cette ligne d’arrivée. Une belle chaleur du coté de Handleys, plein de choses dans la tête qui m’ont empêché de me concentrer et de réciter ma leçon comme je le souhaitais. Un peu compliqué à vivre sur la machine, mais l’envie de ne rien lâcher. Pour faciliter les choses, j’ai encore paumé une lentille du coté de Ramsey, dans le 2ème tour. D’où l’utilité des essais et de savoir que je peux rouler en eaux troubles. J’ai continué, déjà marqué physiquement : les bras, la nuque, un manque de force que je n’ai pas compris. Je n’ai pas vu grand monde, juste un pilote qui m’a dépassé avant de me laisser dans ma précieuse solitude, et mes petits gars au ravitaillement. Ludo à l’inspection, Jessy à l’essence, Stéphane à la visière, il ne manquait que Tibo… Et Nico sur une autre moto. Ravitaillement impeccable, je repars pour deux boucles, revigoré par le demi-litre de flotte avalé en un temps record. Premier virage, première erreur. J’ai voulu passer très fort sur la bosse juste avant Quarter Bridge, mais j’ai sauté plus haut que la moto. Le temps de redescendre sur terre, d’attraper les freins, j’ai juste eu le temps de voir les spectateurs se cacher derrière le mur avant de tourner. On se calme, on se reconcentre, et bordel, on va voir le damier. Aucune idée du temps, de la place. J’ai filé aussi vite que je pouvais dans les bois verts et la montagne jaune de ce début juin. Quatrième tour, celui du fameux flying lap. Mes muscles se sont remis à fonctionner. Jamais je ne comprendrais pourquoi il me faut 180 kilomètres avant de me sentir bien. Je me suis caché autant que possible derrière la bulle, à la recherche du dernier kilomètre heure, du dernier dixième. Mais j’ai pas pu aller jusqu’au bout. La ligne d’arrivée en vue, j’ai craqué. Je me suis redressé sur la moto, j’ai coupé un peu les gaz, submergé par l’émotion. Comme pour mieux profiter de ce moment. Ce moment où le drapeau à damier a salué la moto n°90, Désirée. Ce moment où mon nom c’est inscrit une fois pour toute dans le classement du Tourist Trophy. Ce n’est que fierté, orgueil, mais merde, qu’est ce que c’est bon… Dans la boucle du retour, j’ai retrouvé Céline, ma belle, ma tendre. Lucie venait d’émerger du sommeil et de sa poussette. On s’est serré fort par-dessus le grillage. Si je suis seul sur la moto, cette histoire est celle d’une famille, une petite famille qui s’en va en vacances sur des iles bizarres pour faire des choses ailleurs interdites. Une famille qui vit et vibre toute l’année au son des moteurs. L’amour de Céline, c’est de me laisser vivre ça, et d’accepter de le vivre à coté de moi. Je pense qu’elle est consciente de son pouvoir sur moi, de mon attraction pour elle, mais elle me laisse libre, quel que soit le risque. Le seul que j’ai pris, c’est de me laisser le droit de l’aimer. Et j’ai bien fait.

Arrivé au parc fermé, on se sert fort les uns les autres. Les mécanos vivent aussi des moments pas évidents, entre l’attente de chaque tour, le travail la journée, le soir, et mes humeurs, assez variable. Du premier tour au Manx Grand Prix, jusqu’ici, on a vu un paquet de truc, on s’est posé 1000 questions pour en arriver là. Mais on est là.

Xavier et Ju sont arrivés avant moi, l’équipe est complet, tout le monde est heureux, mais déjà en train de penser à la prochaine étape. Cet après-midi pour eux, mercredi pour moi. Alors ils sont repartis pour 4 tours de courses, j’ai regardé mon chrono avec le sourire, et je me suis allongé dans ma caravane avec Lucie. Petit bébé, que j’ai un peu abandonné ces temps-ci, et qu’il est si bon de retrouver. En body sur le lit, les cheveux blonds en bataille, et un regard furieux qui annonce déjà une adolescence compliquée… Les yeux de sa grand-mère, quoi… Je suis resté là, un moment, à profiter d’un temps après lequel je ne courrais pas, à profiter de la vie telle que je l’espérais… Avec quand même un œil sur la météo, parce que mercredi, c’est sûr : je refais le Tourist Trophy.

TT 2016 ....la plume Morgan Govignon

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guillaume goulet 08/06/2016 10:50

j'ai les yeux mouillés, bravo morgan, pour ton rêve, ta course, et le récit que tu nous partage.

Macdil 08/06/2016 08:20

Continue de nous faire rêver et quelle prose