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Le billet d'Hervé Gantner.

Publié le par STEVEN

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Le TT et la sécurité

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Une nouvelle édition s'achève et même si elle a été fantastique en tout point, la mort est venue frapper encore 4 fois.

4 morts, c'est bien-sûr cruel, injuste et triste. Mais c'est à la fois beaucoup et très peu.

4 morts, ce sont des centaines de personnes qui ne reverront jamais un être aimé. Ce sont des enfants qui ne verront plus leur père, des femmes qui s'endormiront seules et en larmes pendant bien des mois. 4 morts, c'est trop. Un seul mort serait déjà trop.

Mais la mort fait partie du TT et quelque part, c'est aussi elle qui rend cette course si belle. Sans tristesse, il n'y aurait pas de bonheur.

Chaque tour, chaque séance, on sait qu'on pourrait ne pas revenir et pourtant on y va, consciemment.

Chaque jour, quand on enfile sa combinaison, on doit aussi porter notre "collier d'identification". Cette petite plaquette qui comporte notre nom, prénom et date de naissance permet aux commissaires de ne pas faire d'erreur quand il devra annoncer la triste nouvelle à la direction de course. Ce moment est toujours glauque mais il nous rappelle aussi que nous ne somme pas grand chose et cette petite plaquette nous rappelle chaque jour que l'important, c'est de revenir.

Pour relativiser un peu le nombre de pilote disparu, j'ai fait un rapide calcul et c'est assez impressionnant.

Sachez que cette année, 90'000 kilomètres ont été parcourus en course et seulement par les pilotes solos. Si on ajoute à ce chiffre les pilotes side-car et la semaine d'essai, on arrive facilement à 200'000 km parcourus pour cette seule édition 2016. 200'000 km à 200 km/h de moyenne, et 4 morts.

En comparaison, 200'000 km représentent environ 1700 Grand Prix et je suis certain que sur les 1700 derniers GP, on compte bien plus de 4 morts. Et personnellement, quand je vois qu'un petit espagnol de 24 ans perd la vie à Barcelone, sur un vrai circuit "sécurisé" tout ça parce que cela couterait trop cher au gérant du circuit d'aménager des vrais dégagements, ça me bouffe beaucoup plus qu'un pilote qui perd la vie au TT.

La différence est que chaque pilote qui décède en course sur route est conscient des risques et comme je l'ai déjà dit, si un pilote de course sur route pouvait choisir sa mort, c'est à coup sûr au TT qu'il la voudrait.

Moi-même, j'ai vécu deux chutes au TT, dont une où j'ai vécu ce fameux moment où on a le temps de penser qu'on va mourir et qu'on a juste le temps de se dire: "Game over, désolé maman, je t'aime". J'ai eu une chance énorme, d'autres ne l'ont pas eue.

Le TT a fait environ 250 morts ces 100 dernières années, et l'Everest en a fait plus de 300 dans la même période, et dans ce chiffre, je suis sûr qu'on n'a pas compté les sherpas sous-payés mais seulement les braves aventuriers. Je n'entends pourtant personne se plaindre de la sécurité de l'Everest et dire qu'il faudrait bannir son ascension?

Dans un sujet plus actuel, si on transpose les 200'000 km d'une année de TT en heure de football, je suis certains qu'il y a eu bien plus de 4 morts pendant ce laps de temps, que ce soit d'une crise cardiaque, des suites du dopage et des bagarres de hooligans. Doit-on aussi bannir le football?

Je préfère largement voir 4 pilotes s'en aller en exerçant leur passion que 100 personnes abattues dans un concert par des déséquilibrés armés jusqu'au cou ou même des milliers d'innocents qui sont simplement les dommages collatéraux de braves nations qui "installent la démocratie" à coup de "guerres pour la paix".

La vérité est que le TT représente un des derniers bastions de la liberté dans un société où tout est interdit, punissable, dangereux ou cancérigène.

Chaque année, quelques dizaines de pilotes ont la chance de pouvoir parcourir la piste la plus longue, technique et complète du monde. C'est un honneur attribué à peu d'élus.

Le TT, c'est comme la plus jolie fille du pays. Tu sais qu'elle est nocive pour toi mais tu ne peux pas t'empêcher de vouloir l'embrasser.

Courir au TT, c'est aussi retrouver un île magnifique habitée par des gens fantastiques. C'est retrouver l'ambiance des paddocks à l'ancienne, un public de connaisseurs. Le TT c'est une période de deux semaines où on retrouve le respect, l'honneur, l'honnêteté et toutes les vraies valeurs qui se perdent dans notre société actuelle.

Et forcément, le TT c'est le buzz et l'adrénaline. A côté d'une traversée de Kirk Michael à 280 km/h, un saut en parachute ressemble à une partie de pétanque entre potes un lendemain de cuite.

J'y ai perdu des amis, des coéquipiers, un patron de team et ami, et aussi des autres pilotes que je n'avais jamais vu, pourtant je sais qu'aussi longtemps que je me sentirai capable de piloter une moto j'aurais envie d'y retourner.

Je n'aime pas la mort, la peur, la boule au ventre, la nausée du jour de course ou les insomnies ni les cauchemars que je faisais pendant les 6 mois qui précédaient le TT, pourtant, si demain on m'appelait, n'importe qui, en me disant: "Hey mec, j'ai un budget pour toi, on y retourne?", j'irais sans hésiter, parce que c'est un honneur de piloter le Mountain Course et que quand on a la chance de coucher avec cette jolie fille nocive, il est dur de dire non.

Le TT est une formidable leçon de vie. On apprend à chérir ce que la vie nous apporte, à être plus heureux avec moins, à relativiser les choses et surtout à moins se prendre la tête avec les choses qu'on ne peut pas changer. Après chaque TT, on est soulagé d'être en vie et pourtant on ne pense qu'à y retourner. Je crois fermement que si on y retourne, ce n'est pas juste pour le buzz, la course ou la célébrité relative, c'est simplement que cela nous apporte quelque chose n'inexplicable et d'indescriptible.

La minute d'applaudissements qu'un pilote décédé au TT reçoit est bien plus belle que n'importe quel enterrement morbide orchestré par un homme d'église qui récitera des versets qu'il n'a pas écrit pour un homme qu'il n'a jamais connu et ce devant une famille qu'il ne reverra jamais.

Au revoir, Paul Shoesmith, Andrew Soar, Ian Bell et Dwight Beare. Vous resterez des anonymes pour une grande partie de la population mais pour nous autres, vous resterez des héros, des gens bien ,disparus trop vite, en faisant ce que vous aimiez. "

Le billet d'Hervé Gantner.

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