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Dernier et beau billet d'humeur de Morgan Govignon sur son Manx GP.

Publié le par STEVEN

Sur ma selle

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Un an et trois tours. Un an à en rêver, à l’attendre, à le travailler, devant une caméra embarquée en bouffant un sandwich au boulot, en remontant la moto avec les p’tits jeunes à l’IUT, à imaginer comment ça serait, si j y arrivais… Trois tours pour ajuster les trajectoires, la vitesse de passage, choisir le bon rapport. S’économiser, garder du jus et de la lucidité pour la fin. Pour mon dernier tour de l’année ici, ce putain de 4ème tour, ce putain de flying lap.

Ligne blanche. J’y suis. Je descends Bray Hill avec le gros Pedro sur ma selle. Il rigole comme un perdu, de ses gros ho ho ho en secouant la moto un peu plus que les bosses ne le font, juste comme ça, pour me faire chier et qu’on rigole encore plus tous les deux. J’arrive sur Ago’s Leap, fond de 6, en wheeling, et c’est tonton Rolland qui a pris la place. Lui, il se sent pas vraiment sur mon ZX6R, il est plutôt sur la MV du vrai Ago, et empiffre ses oreilles des mégaphones hurlants. J’arrive à Quarter Bridge, puis Braddan Bridge, et c’est Joey Dunlop « himself » qui me montre la trajectoire… Il paraît qu’ici, je suis un des seuls à être sur la « Green lane », sa trajectoire. J’en suis pas peu fier… Je passe Snugborough gaz en grand, m’enfonce dans Union Mills et attend Ballagarey. C’est un petit lapin qui prend le relais. Il est tout petit, tout blanc, avec des grandes oreilles, je sais même pas comment il tient sur ma selle vu qu’il a pas de doigt. Ce petit con me dit de couper tôt pour ce droite en aveugle, j’ai pas envie, mais je l’écoute. C’est le doudou de ma fille, il a les yeux qui pleure à cause du vent, personne ne lui a fait de paupière, alors je coupe pour qu’on puisse continuer à se partager le boulot les soirs de cauchemars. J’entends quand même le glingling de son grelot à la sortie, parce que la corde à 222 km/h, ça secoue comme en pleine mer… J’entre dans la cassure gauche ventre à terre, toujours fond de six. Jefferies est là, penchant la moto avec moi comme il aurait dû le faire il y a longtemps, comme il le referait s’il le pouvait. Je pousse, je pousse fort, la moto vole même à Crosby avant de prendre le tournis dans Greeba Castle, Appledene et Gorse Knee. J’arrive dans Glen Helen. Y a personne sur ma selle mais quelqu’un me suit. C’est Tibo, à bloc sur sa moto parce qu’il trouve que la portion est rigolote et que s’il y a bien un endroit du circuit où se fendre la pêche tous les deux, c’est ici, sous les arbres. On se marre tous les deux, moi j’attaque, lui enroule, comme d’hab. Je sors du Glen et j’embarque Fred Besnard à Sarah’s Cottage, on perd pas l’avant et j’arrive même à prendre la corde, un exploit pour nous deux. Je file vers Cronk Y Voody, aperçois cette cassure au bout de la ligne droite et ce cinglé de Nico me dit de ne pas rentrer la cinq. Il est droit comme I derrière, il gueule pire qu’une mère juive, mais rien à faire, je tombe en cinquième et il se fout de ma gueule avec ses petits yeux rieurs. On en rigole, n’empêche qu’il s’est chié dessus à la sortie, quand la moto est partie en roue arrière en s’agitant sur les bosses. J’entre dans 11th, personne veut venir avec moi parce qu’ici je suis nul. J’écoute quand même David me dire « Ben Chef ! » en me montrant la traj du doigt, et tout mon atelier qui se marre derrière… Alors j’en remet une louche, fais un bisou de l’épaule au buisson dans Handley’s, et arrive rupteur de 5ème chez moi, à Barregarow. Je rentre la 4 à la maison jaune, juste pour bien faire gueuler le moteur et qu’Eddy et Glynne, les patrons du camping, aient l’impression que je passe vite. J’arrive à Bottom. C’est là que je remarque que caché derrière tous les autres, y a mon petit frère. Il est là depuis le début, et je sais qu’il va se faire tout le tour avec moi, cette enfoiré. Et Bottom, c’est son truc. Alors je repasse la 5, coupe à peine pour pouvoir sauter dans trou et que la moto s’écrase bien jusqu’au fond de ses suspensions, histoire que ça lui remonte les glaouis jusque dans les amygdales. Et ça le fait rire… « Pousse, Porky ! », qu’il me dit. 13th milestone, ça secoue grave entre les deux mais Xavier a réussi à monter. Il me dit de rentrer fort, Santiago Herrero me dit de rentrer doucement. J’écoute l’espagnol. J’entends « Ben Momo ? » derrière mon casque, mais je lui ordonne d’aller « roux s’péter » ailleurs. J’arrive dans Kirk Mickael, Milky Quayle me raconte les trois Yellow lines de la sortie, Dan Kneen me rappelle d’être bien droit à Rhencullen. Bishop’s court, j’ai du mal à prendre de la vitesse, Mig et son CX d’armoire normande me disent pourtant qu’ici, c’est tout à fond. Alors je colle les papillons en grand, bien ouvert, en casse une à Alpine et tape du gros frein à Ballaugh, pour m’envoler gentiment. Mon frangin rigole. Bouge pas de là mon p’tit père, on arrive à Ballacrye. Ce gauche énorme, en 6ème, où tant que tu ne vois pas la ligne blanche tu ne te jettes pas. Et j’attends, le cul serré, bien à droite de la route… J’attends, j’attends, et ligne blanche, je jette tout, redresse, la moto décolle sur la bosse et j’arrête le saut d’un coup de casque dans la bulle. Jessy ne dit plus rien. Je rentre la cinq sans frein pour Quarry Bends, et là c’est sûr, j’ai toute ma famille avec moi. Papa, Maman, et toujours Youyou qui rendent la moto incroyablement lourde dans cette enchainement de 5 virages. Je suis sûr qu’ils le font exprès pour que j’aille moins vite, les salauds… La cassure gauche qui commande Sulby, et je pense à Franck, pour oublier ni l’un, ni l’autre. Et la ligne droite. Ils sont pleins. Y a Fred Protat qui me rappelle que j’aurais du monter sa ligne Leo Vince pour gagner 10 km/h, Maxence perché sur le garde boue avant qui astique la belle peinture de DF évolution pour réduire le frottement laminaire, pendant que Séb et Arnaud vérifient les valves toutes neuves que j’ai monté chez eux, parce qu’ici ça va tellement vite qu’elles peuvent s’arracher de la jante. Tout le monde saute à Sulby Bridge, z’ont tous eu peur que je loupe le freinage. C’est vrai que j’ai pris la cassure à donf, mais je reste un gars sérieux, et j’ai plein de truc à faire ce soir. Marc Dufour me souffle de prendre Ginger Hall comme un double gauche, je m’éxécute. Et j’arrive en enfer. Je passe les premières bosses de cette section défoncée avec Ed. Lui, il s’en fout, il a pas de suspension d’habitude sur son Harley, et avec son guidon large et sa garde au sol de Pékinois, c’est tout à fond. Steve Cervellin m’ordonne d’enclencher la 6 pour rendre la moto moins nerveuse, et il a raison, le bougre. Un petit gauche, et je débarque dans le K-Tree, fait un petit coucou à Mélanie et Tophe, m’avale Miltown Cottage en apercevant Christophe caché derrière un arbre, parce qu’ici c’est interdit aux spectateurs mais que tu vas pas le faire chier, c’est un bel endroit, et y a au moins un arbre pour le protéger. Large. Je freine au mur rose qui plaît vachement à ma belle sœur, sauf qu’elle glisse de la selle et vient m’écraser contre le réservoir. Ça fait rire Cédric et mon frangin aussi, mais moins Margot qui porte encore les séquelles du road trip en Ecosse. Je remets une louche de frein à Parliament square, j’en recolle deux et j’arrive encore chez Xavier. Forcément, au bout de 4 ans, il a acheté pas mal de terrain dans le coin. May Hill, ça freine sous la passerelle, ça secoue juste pour faire tomber les vis qui avaient survécues, et mon pote est là, le bras en écharpe, toujours roux, perché sur un trottoir de 20 cm de large à me dire « Viens, viens ! » en se fendant la poire… Hé, j’ai pas de tir-off, moi, ça peut pas m’arriver. Tiens, au passage, il faudra que je prenne des nouvelles d’Yvan. Finalement, Martial s’en chargera pour moi…

Ramsey Hairpin, j’ai cru apercevoir Isabelle et Serge, il n y a presque qu’ici qu’on peut apercevoir les marshalls sourire. Waterwork, Benoit trouve que je me traine… Il aime bien me dire ça, juste pour m’agacer ! Toward Bends, puis Gooseneck. Alors là, c’est carrément le cirque Pinder ! Les Purple Helmets m’attrape la main et la colle poing fermée sur mon casque, je sais pas pourquoi. Ludo a pris la place du passager, mais il s’est mis à l’envers. Sûrement pour être en phase avec sa vision des choses, à contre courant, dans cet endroit paisible. Surtout, il voit d’ici la mer, son horizon, son appel au voyage, ses promesses d’inédit. Deux gauches très vites, et Joey’s, au 26ème miles, référence à ses 26 victoire au TT. Je vire violement à droite, tape très fort le slider par terre, et j’écoute un autre Ludovic, mais qui a plus un goût de petit biscuit, me demander si les scratchs du slider de l’Alpi ont bien tenu. J’en sais rien mon pote, laisse moi passer Mountain mile avec Michael Dunlop, donc en tabassant dans tous les sens et en roue arrière si possible, pour entamer une partie de longues courbes. Ouais, c’est bon, le bout de plastique est toujours là. T’as vu, c’est pas les bons mais j’ai rincé les autres, alors j’en ai mis à tête de renard, mais à l’envers, pour éviter les embrouilles. C’est Google Trad qui me les a passés… Stéphane me tapote sur l’épaule. Je regarde la température moteur, 80°, il me dit OK. Il est calme, il a eu son chiffre, il se dit qu’il a eu raison de poser une bande scotch sur le radiateur, et il s’en va discrètement, tout en haut du Snaefell pour bien surveiller la fin de ma course sans être emmerdé. Mountain Box, Casey’s, Black Hut, et dans Verandah, sur qui je tombe ? Jésus-Fabrice, qui s’est laissé poussé les tifs, torse nu les bras en croix dans le vent froid à 500 mètres d’altitude. Il chante la cantique du rentre-fort, alors je rentre très fort dans le quadruple, sors à 235 km/h en me disant qu’il est quand même bien fralé. J’arrive sur Bungalow, et Michel compte avec moi : Une corde, deux cordes, trois cordes, frein. Il me montre la cabane que Jean Foray a explosé en 83, l’année où ils l’ont fait ensemble, avant de partir donner un cours sur la deuxième vie des rilsans et la pêche au brochet. Brandywell, Hailwood se marre en me voyant passer… Il avait 20 bornes de mieux à la corde avec sa 350 Honda six en 1966, alors forcément... Duke’s et son triple gauche, il n y a qu’Alex qui puisse m’aider. Il grimpe sur la bécane, tout doucement, et tout va plus lentement. Il est serein, on prend la corde au 2 et au 3, il est train de s’endormir tellement on est détendu, mais ici t’as pas le choix. Un peu vexé, je freine un grand coup à Windy Corner, ça le surprend, mais il a tous ses gros muscles pour se raccrocher à la montagne. J’arrive dans 33rd, un double gauche, tout seul, trop seul. Je me rate dans la cassure à droite, me retrouve enfermé à gauche, prend les freins. Ça pue, ça craint, je suis dans la merde… Le salut vient toujours du ciel. Ils sont là haut, ceux qui me manquent, et décident de se mettre à souffler sur ma moto pour la pousser vers la gauche. Ma grand-mère gueule avec son accent bourbonnais, alors ils en rajoutent, soufflent et ressoufflent, et je reste tant bien que mal sur la bande noire entre les deux bandes verte… Merci d’avoir repoussé notre rendez vous.

Keppels Gate, ça sent la fin du voyage, la fin de la montagne. « Te déconcentre pas mon vieux Jeannot ! » se marre Lionel. Non, il ne faut pas que je me déconcentre. Kate’s cottage façon Mac Callen, tête et épaule rentrées pour éviter de taper dans la terre, Gégène applaudit, wheeling dans la descente et freins aux trois doigts à Creg Ny Baa. On travaille le style pour la photo, juste ce qu’il faut pour que ça passe quand même et garder des bons souvenirs pour quand je serais vieux, très vieux, à fumer doucement dans mon rocking chair. Je suis presque au bout, j’aperçois le panneau orange de Brandish Corner, repense à Ju qui m’a dit qu’il ne freinait pas, alors j’essaie de faire pareil, mais jolie maman oscille doucement la tête et joli papa me fait les gros yeux. Bon, ok, je freine, mais juste une léchouille, hein, pas plus… Mayhill, le Joe Cat’s Team me regarde passer, toute la tribune n’attend que moi vu qu’ils bassinent tout le monde depuis deux heures avec leur fils et son numéro 40. Du coup, je passe exprès pas vite, parce que je suis comme ça, moi, un vrai rebelle. Pis il est vachement impressionnant ce virage... Cronk Ny Moona, je tombe la 4, couche tout, ça guidonne comme c’est pas permis. Cyril en bon assureur rallume son ordinateur pour évaluer le prix de la pelle qui arrive à environ 160 km/h. Que nenni, mon ami, je sais me tenir… Jusqu’au panneau vert, le repère de freins pour Signpost Corner. 90 droit, le long gauche tout par terre sous le regard de JC, je claque la 3 jusqu’au rupteur et pique à droite pour The Nook. Une grosse louche dans le sous bois, et tous les rallymans qui gueulent, m’encourageant à sortir le pied plutôt que le genou… Mais calmez-vous, c’est pas une route à vache ici ! J’enroule Governor’s, Nick est déçu, m’enfonce dans le noir des bois pour jaillir à la lumière. Je le vois, là bas, avec son damier blanc et noir. Ça fait un an que je l’attends, t’imagines même pas ce que j’ai dû faire pour le revoir… Grandstand, je passe gaz en grand sous le tissus, pile, fais le petit demi tour au bout de la ligne droite, tape l’accolade à la Joie, fidèle à lui-même. Je retrouve Tibo, Ludo et Jessy, les prends dans mes bras, même si j’ai du mal à comprendre par où ils sont passés pour être rentrés avant moi. Stéphane m’attendra un peu plus bas, toujours discret, mais toujours là. Les amis.

On échange trois mots, je me cale une clope dans le bec, et je file. Elles sont encore là. Elles m’ont attendus, serrées l’une contre l’autre. La plus grande est très belle. La plus petite est merveilleuse. Elles sont là et elles attendent un grand con moulé dans un cuir, transpirant sa passion, ses peurs, ses doutes, son amour. Un amour de la vie qui ne lui donne du goût qu’en faisant ce qu’il aime, peu importe la raison et le raisonnable. Moi, j’aime mes femmes, et l’île de Man. Alors être là, à Douglas, descendu de ma moto et les tenir dans mes bras, ça redonne du goût pour douze mois…

Bien sûr, je te raconte ce tour avec beaucoup d’images, mais ce qu’il se passe dans ma tête et sur ma machine est juste ici indescriptible. Ça te remue les tripes, au sens propres comme au figuré, ça te secoue la tronche, ça t’envoie à 3000… Mais ce tour, je ne l’ai clairement pas fait tout seul. Sans tous ces noms, sans tous ces gens (et il y en a bien d’autres encore !), je ne serais pas là. C’était le tour des potes, des intimes, de ceux qui me suivent de tellement prêt que je pourrais les sentir avec moi. C’était mon tour en 19 minutes 51 secondes, ce rêve de descendre sous les 20’ qui m’a tenu éveillé pendant douze mois. Ce 4ème tour où j’ai poussé fort, juste pour pouvoir écrire ma fin.

Parce que je veux passer toute ma vie à écrire une fin. La mienne serait paisible, vieillard dans son rocking chair, je te l’ai dis, à fumer doucement en me disant que même si je n’ai pas tout réussi, j’aurai au moins fait tout ce que je pouvais pour essayer d’être heureux.

Que j’ai trouvé quelqu’un qui ne me donne pas envie de jeter une pièce en l’air à l’entrée d’une courbe, parce que je veux la revoir, encore et toujours. Mais que j’aurais quand même pu m’enfiler ces 264 virages terribles, mythiques, dévoreurs de tête, mais au combien heureux.

Qu’on sera des vieux cons dépassés, parlant d’un siècle qui se termine à une jeunesse qui s’en branle.

Mais on sera tous les deux, notre petit bébé bien grand bataillant quelque part dans le monde. Alors on s’aimera encore, fripés par le temps, et on fredonnera doucement…

Que la vie ne vaut rien… Et que rien ne vaut la vie."


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