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C'est l'histoire d'un gosse #10.

Publié le par STEVEN

~Riding for Eddy

Je suis dans mon camion, seul. J’ai enfilé la chaine avec une plaque portant mon nom, ma date de naissance, mon groupe sanguin, et le numéro de Céline. Je la déteste, mais elle est obligatoire. J’ai mis mon tee-shirt de course, le noir avec l’hélice jaune et blanche. Je pars jamais sans lui. J’ajuste ma combinaison, pose les sliders rouge avec les trois jambes de l’ile de Man au milieu, en blanc. C’est un des cadeaux des potes du club, en remerciement du pèlerinage que j’avais organisé ici en 2012. Ils sont neufs, et je m’étais promis de ne jamais les utiliser à part ici. Ils attendent dans une armoire depuis 2 ans, et ils vont comprendre pourquoi.

Je respire lentement pour calmer mon cœur qui s’emballe. Je ferme les yeux. Je suis très exactement à la place où je dois être, même si je serais plus serein devant ma télé. Je me lève, c’est l’heure.

Stéphane et Jessy soignent la moto. Céline et Pimente s’occupe de moi. Une poignée de main pour les potes, un baiser pour ma femme, j’enfile mon casque. Devant moi, les drapeaux qui flottent. Le public. Onze motos et autant de moteur qui attendent de s’exprimer. J’avance. C’est mon tour. Les drapeaux ont disparu, le public aussi. Il n y a plus que le drapeau de l’ile de Man qui se baissera dans quelques instants, et au loin, là bas, Bray Hill. Le drapeau tombe devant ma visière noire. C’est mon tour. Après 17 ans, c’est mon putain de tour.

Première boucle comme j’ai pu faire aux qualifs. J’essaie de me placer, j’enroule du mieux que je sais. Chaleur sur la bosse de Rhencullen, la moto redevient serpent avant d’attaquer la succession de gauche-droite-gauche-droite presque à fond, sans dégagement, sans horizon. J’y crois, j’en veux, c’est à moi. Je donne ce que j’ai, sans chercher à faire plus, mais je dégage la pression pour ne pas passer à coté de Ma course. Fin du premier tour, je respire dans la ligne droite des stands, avale Bray Hill sans y penser, me fend d’un beau wheeling à Ago’s Leap, et d’une belle chaleur dans le gauche d’après. Ça passe, et je soude. Quelques pilotes me doublent, je vois mes points faibles, mais que la descente est bonne après Ballagarey… A fond de 6, en sortie de ville, je ne couperais les gaz que 6 bornes plus loin, à Greeba Castle… La moto se tient bien sur section. Passage à Barregarow, et une pensée pour Eddy, le patron octogénaire du camping où nous allons toujours (le mari de Glynne, quoi…), qui a fait un malaise cardiaque vendredi. Il est à l’hosto, mes parents n’ont pas voulu me le dire, mais je l’ai appris par quelqu’un d’autre. Ce soir, je roule pour toi, Eddy, et dis toi bien que je ne suis pas prêt à m’occuper de tes noisetiers, ceux que tu as ramenés de France avec fierté, quand tu es venu nous visiter…

Je continue ma route, moteur hurlant. Tien, j’ai oublié mes boules Quies. Pas grave, mais c’est pour ça que j’avais l’impression que ça gueulait… Une nouvelle énorme chaleur sur la bosse de Rhencullen, le cadre se fait caoutchouc… A retenir pour le prochain passage.

Quelques fusées me passent. Je m’accroche dans l’ultra bosselé de Ginger Hall au K-Tree, et perd contact sur un freinage. Ma moto est réglée trop souple pour prendre de gros freins, et la moindre bosse lui fait danser la gigue au milieu des trottoirs.

Fin du 2ème tour, je pense à m’arrêter au stand… Stéphane m’attend au loin. Il met la béquille, Jessy plonge le pistolet essence dans le réservoir, Céline me tend à boire et nettoie la visière, constellée par des moustiques suicidaires. Je repars, fais un signe à l’équipe en descendant St Ninians à bloc. La course a été réduite à trois tours, il m’en reste donc un pour atteindre mon but.

Je me suis habitué à la vitesse. Tout me parait normal. J’ai enfilé le papier percé dans l’orgue de barbarie, et je tourne la manivelle de virages en virages. Le soleil rasant devient bien gênant. J’ai mal aux yeux, mais j’attends l’ombre pour envoyer tout ce que j’ai. Kirk Mickael, Ramsey, Gooseneck. Gooseneck, c’est l’annonce de la plénitude. Dernier virage avant la montagne, Gooseneck raconte la fin des bosses, des talus. Maintenant, la route est lisse, et il n y a plus que des ravins, des rochers… et c’est rassurant.

J’arrive dans Creg Ny Baa, les spectateurs applaudissent à la sortie, je tends un point rageur et heureux. Je suis en train de le faire. Te déconcentre pas, espèce de con. J’enfile les dernières courbes en retenant mes émotions, passe Cron Ny Moona comme une bête, Signpost ventre à terre, puis c’est la petite enfilade de « The Nook », à l’arrêt, dans un sous bois. Il fait presque nuit ici. Et d’un coup, les arbres disparaissent, la ZX6R surgit dans la lumière et dans une petite roue arrière… Je le vois, il est là-bas, ce tissus blanc et noir qui m’attend, et qui ne sait pas que je l’attends depuis si longtemps. Je passe à coté, mais je ne le vois plus. Mes yeux sont plein de larmes. J’arrive même pas à rentrer au stand. Je suis là, calé contre un mur, devant des spectateurs qui ne doivent pas comprendre, et je pleure, je pleure tous ces kilomètres à moto qui n’avaient que pour but de m’emmener ici, je pleure mes bécanes cassées à trop avoir essayé, je pleure les centimes gagnés dans plein de boulot pour les réparer. Je pleure mon rêve qui vient de se réaliser.

Je ne peux pas rester là, j’en ai presque honte. Je passe la première et rejoint mon équipe. Je leur raconte, j’essaie de leur faire partager du mieux que je peux. Mais ce soir, pas le temps de fêter. On découpe les plaques numéros noires, on colle des 44, et Stéphane à qui j’ai donné quartier libre sur la moto, s’en donne à cœur joie. Demain, à 10h15, je serais au départ de la Junior, pour 4 tours de manèges…

©Kirsten Harrison Manxarts

C'est l'histoire d'un gosse #10.

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